Trois tétées étranges : la bonté, le deuil et le soulagement

Voici trois motifs de tétées ‘étranges’ dans la littérature. les Etats Unis, L’Inde et la France sont représentés, et les extraits ci-dessous ont été collectés avec l’autorisation de l’auteure sur le blog de la Charité Romaine qui recense les représentations de ce motif.

 

Tétée ‘famine’ : Les Raisins de la Colère, Steinbeck, 1939

A la fin de ce roman de 1939, Rose of Sharon, de la famille migrante étatsunienne des Joad, a accouché dans les pages précédentes d’un enfant mort-né. Peu de temps après, le camp est inondé, et les derniers Joad se remettent en route, à pied, pour trouver abri dans une grange. Dans un coin de celle-ci, un garçon attire leur attention sur son père qui est en train de mourir de faim. Ma (la mère) fait alors sortir tout le monde de la grange à l’exception de cet homme et de sa propre fille…..

“Dans la grange pleine de chuchotements et de murmures, Rose de Sharon resta un instant immobile. Puis elle se remit péniblement debout, serrant le châle autour de ses épaules. Lentement, elle gagna un coin de la grange et se tint plantée devant l’étranger, considérant la face ravagée, les grands yeux angoissés. Et lentement elle s’étendit près de lui. Il secoua faiblement la tête. Rose de Sharon écarta un coin du châle, découvrant un sein.- Si, il le faut, dit-elle. Elle se pressa contre lui et attira sa tête vers elle.- Là! Là. Sa main glissa derrière sa tête et la soutint. Ses doigts caressaient doucement les cheveux de l’homme. Elle leva les yeux, puis les baissa et regarda autour d’elle dans l’ombre de la grange. Alors ses lèvres se rejoignirent dans un mystérieux sourire.” STEINBECK (JOHN) Les raisins de la colère. Gallimard, Paris, 1947. Traduit de l’anglais par Marcel Duhamel et M.-E Coindreau.

 

Texte original en anglais : “For a minute Rose of Sharon still in the whispering barn. Then she hoisted her tired body up and drew the comfort about her. She moved slowly to the corner and stood looking down at the wasted face, into the wide, frightened eyes. Then slowly she lay down beside him. He shook his head slowly from side to side. Rose of Sharon loosened one side of the blanket and bared her breast. “You got to,” she said. She squirmed closer and pulled his head close “There!” she said. “There.” Her hand moved behind his head and supported it. Her fingers moved gently in his hair. She looked up and across the barn, and her lips came together and smiled mysteriously.”
The Grapes of Wrath, Text and Criticism. Ed. Peter Lisca. New York: Viking, 1972, 453.

 

 

 

 

 

 

Tétée ‘Deuil’ : « Un homme meilleur », Anita Nair, 2006

 

C’est un récit qui se déroule en Inde du Sud à l’époque contemporaine.

Les explications sur la trame narrative sont en italique, le texte cité en gras.

 

Bhasi, peintre en bâtiment et guérisseur-psychothérapeute, est appelé, en pleine nuit, au chevet d’une jeune femme dont le mari et l’enfant de 6 mois ont été fauchés par un camion quelques jours auparavant. Ce sont les frères de la jeune femme qui viennent le chercher.Dans le roman, Bhasi parle à la première personne comme s’il tentait de rappeler à la jeune femme, Dayamanti, ce qui s’était passé cette nuit là :

 

Le chagrin n’a rien de beau. Tu n’avais rien de beau à ce moment-là, Damayanti.
Debout à te regarder, j’ai vu le lait tacher le tissu de ton corsage. J’ai vu ton corps chercher la bouche de ton enfant mort.
Vous avez vu ? a murmuré ta mère. Les deux premiers jours qui ont suivi l’accident, il nous a fallu lui retirer l’excès de lait à la main. Mais depuis hier, elle ne laisse plus personne la toucher.

 

La famille a tout essayé même le médecin… Alors Bhasi demande à rester seul avec la jeune femme et il lui parle

 

“Dayamanti, que puis-je faire pour alléger ce fardeau de douleur que tu portes ? Quels mots puis-je employer pour te consoler ? Je comprends ce que tu essayes de faire. Dayamanti, crois-tu que la douleur de ta poitrine pourra atténuer celle de ton âme ?”

 

Il lui parle pendant plus d’une heure, elle ne répond pas mais des larmes finissent par couler. Puis, à bout d’argument, il trouve l’audace de poser sa tête sur ses genoux, il dit alors :

 

Considère-moi comme ton enfant, ai-je murmuré. Dis-toi que je suis une créature sans défense qui a besoin d’être nourrie. Laisse-moi boire le chagrin qui s’est logé dans ta poitrine. Laisse-moi dénouer ce poing dur comme un roc et permettre à ta peine de s’épancher. Sans un mot tu as attiré ma tête vers toi et tu m’as laissé m’abreuver à ta douleur. Les larmes qui coulaient sur tes joues ont mouillé les miennes. Dans ma bouche le goût du sel s’est mêlé à celui du lait…
Deux ans plus tard, je t’ai épousée.

 

 

Tétée ‘soulagement’ : Idylle, Maupassant, 1884

Extrait de la nouvelle que l’on peut trouver en ligne.

Le train venait de quitter Gênes, allant vers Marseille et suivant les longues ondulations de la côte rocheuse, glissant comme un serpent de fer entre la mer et la montagne, rampant sur les plages de sable jaune que les petites vagues bordaient d’un filet d’argent, et entrant brusquement dans la gueule noire des tunnels ainsi qu’une été en son trou.
Dans le dernier wagon du train, une grosse femme et un jeune homme demeuraient face à face, sans parler, et se regardant par moments. Elle avait peut-être vingt-cinq ans; et, assise près de la portière, elle contemplait le paysage. C’était une forte paysanne piémontaise, aux yeux noirs, à la poitrine volumineuse, aux joues charnues

Elle était mariée; elle avait déjà trois enfants laissés en garde à sa soeur, car elle avait trouvé une place de nourrice, une bonne place chez une dame française, à Marseille.
Lui, il cherchait du travail. On lui avait dit qu’il en trouverait aussi par là, car on bâtissait beaucoup

Le sein de droite apparut, énorme, tendu, avec sa fraise brune. Et la pauvre femme geignait : “Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! Qu’est-ce que je vais faire ?”
Le train s’était remis en marche et continuait sa route au milieu des fleurs

Le jeune homme, troublé, balbutia : “Mais… madame… Je pourrais vous… vous soulager.”
Elle répondit d’une voix brisée : “Oui, si vous voulez. Vous me rendrez bien service. Je ne puis plus tenir, je ne puis plus.”
Il se mit à genoux devant elle; et elle se pencha vers lui, portant vers sa bouche, dans un geste de nourrice, le bout foncé de son sein. Dans le mouvement qu’elle fit en le prenant de ses deux mains pour le tendre vers cet homme, une goutte de lait apparut au sommet. Il la but vivement, saisissant comme un fruit cette lourde mamelle entre ses lèvres. Et il se mit à téter d’une façon goulue et régulière.
Il avait passé ses deux bras autour de la taille de la femme, qu’il serrait pour l’approcher de lui; et il buvait à lentes gorgées avec un mouvement de cou, pareil à celui des enfants.
Soudain elle dit : “En voilà assez pour celui-là, prenez l’autre maintenant.”
Et il prit l’autre avec docilité.
Elle avait posé ses deux mains sur le dos du jeune homme, et elle respirait maintenant avec force, avec bonheur, savourant les haleines des fleurs mêlées aux souffles d’air que le mouvement du train jetait dans les wagons.
Elle dit : “Ça sent bien bon par ici.”
Il ne répondit pas, buvant toujours à cette source de chair, et fermant les yeux comme pour mieux goûter.
Mais elle l’écarta doucement :
En voilà assez. Je me sens mieux. Ça m’a remis dans le corps.”
Il s’était relevé, essuyant sa bouche d’un revers de main.
Elle lui dit, en faisant rentrer dans sa robe les deux gourdes vivantes qui gonflaient sa poitrine:
“Vous m’avez rendu un fameux service. Je vous remercie bien, monsieur.”
Et il répondit d’un ton reconnaissant :
“C’est moi qui vous remercie, madame, voilà deux jours que je n’avais rien mangé !”

 

 

Source :

Le blog http://chariteromaine.blogspot.fr/

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